L’essentiel
- Mycose du couvain due à Ascosphaera apis : les larves meurent après l'operculation et se transforment en « momies ».
- Les momies noires portent les spores, qui restent infectieuses de longues années dans la cire et le matériel.
- La maladie s'exprime surtout quand le couvain se refroidit : printemps frais et humide, colonie faible, ruche mal placée.
- Aucun médicament n'est autorisé : on agit sur l'emplacement, la force des colonies, les cires et la génétique.
- Le comportement hygiénique, mesuré par le test du couvain tué, est le meilleur levier de long terme.
Le couvain plâtré, ou ascosphérose, est une maladie fongique du couvain présente dans presque tous les ruchers du monde. Il se reconnaît facilement : des larves mortes, desséchées et durcies comme de la craie, que les abeilles rejettent sur le plateau et devant l’entrée. Il tue rarement une colonie, mais une atteinte marquée retarde son développement de printemps.
C’est une maladie d’opportunité. Beaucoup de colonies hébergent les spores sans montrer de signes ; le champignon s’exprime quand le couvain se refroidit, quand la colonie est trop faible ou quand les abeilles nettoient mal. Aucun médicament n’étant autorisé, la lutte repose sur la conduite du rucher et sur la sélection.
L’agent : Ascosphaera apis
Ascosphaera apis est un champignon ascomycète spécialisé dans le couvain de l’abeille mellifère. Il est hétérothallique : il existe deux types sexuels, « + » et « − ». Un mycélium seul peut tuer une larve, mais ne produit pas de spores. Les fructifications ne se forment que lorsque deux souches de types opposés se rencontrent dans la même larve1, 2.
Ces fructifications (sporocystes ou ascomes) sont de petites sphères sombres d’environ un dixième de millimètre, remplies de boules d’ascospores de l’ordre de 3 µm2, 8. Ce sont elles qui colorent les momies en gris ou en noir. Une seule momie noire contient des millions de spores infectieuses2. Les sources citent couramment une survie de plus de dix ans, voire de plus de quinze ans, avec une viabilité qui décroît avec le temps2, 8. Les spores persistent dans la cire, le pollen, le miel et sur le matériel ; les feuilles de cire contaminées participent à leur dissémination8.
Comment la larve s’infecte
La larve avale les spores avec sa nourriture. Tous les stades larvaires peuvent être contaminés2, les larves de trois à quatre jours semblant les plus sensibles10. Les spores germent dans l’intestin, mais le champignon ne se développe vraiment qu’après l’operculation. Le mycélium envahit alors les tissus et tue la larve en général en deux à trois jours10, puis ressort à travers la cuticule, couvre le cadavre d’un feutrage blanc, et l’ensemble se dessèche.
Le refroidissement est le déclencheur le plus constant. Un couvain refroidi sous sa température normale d’élevage compte nettement plus de larves malades2, la période la plus critique se situant juste après l’operculation10. D’où des poussées courtes par temps frais et humide2, et des larves touchées surtout en bordure du nid, là où les abeilles couvrent moins bien. Le couvain de mâles, en périphérie, est souvent atteint lui aussi1.
Impact sur la colonie
Le plus souvent, quelques momies apparaissent au printemps puis disparaissent quand le temps se réchauffe. Une atteinte forte a pourtant un coût : chaque larve perdue est une abeille qui manquera au moment où la colonie doit se renforcer. Une colonie affaiblie couvre mal son couvain, et le cercle vicieux s’installe1. Une colonie très atteinte d’année en année signale le plus souvent une lignée peu hygiénique ou un emplacement inadapté.
Reconnaître le couvain plâtré
- Momies blanches : larves desséchées, dures, crayeuses, envahies par un seul type de mycélium, sans fructification2.
- Momies grises à noires ou tachetées : le champignon a fructifié ; ce sont les plus contagieuses2, 8.
- Momies libres dans la cellule, qui sonnent comme un grelot quand on secoue le cadre8.
- Momies sur le plateau et devant la ruche : souvent le premier signe remarqué.
- Couvain en mosaïque, opercules percés.
Ne pas confondre
| Maladie | Aspect des larves mortes | Indice décisif |
|---|---|---|
| Couvain plâtré | Momies blanches ou noires, crayeuses, libres | Momie qui se brise sous les doigts |
| Couvain pétrifié (Aspergillus) | Momies très dures, poudre jaune-vert, verte, brune ou noire | Momie « en pierre », poudreuse |
| Loque américaine | Masse brune filante, puis écaille collée | Test de l’allumette positif |
| Loque européenne | Larves jaunies, affaissées, non operculées | Larves molles |
| Couvain sacciforme | Larve en sac de liquide, tête relevée | Larve molle, en sac |
Attention au couvain pétrifié
Le couvain pétrifié est dû à des Aspergillus, surtout A. flavus et, plus rarement, A. fumigatus. Ses momies sont beaucoup plus dures et se couvrent d’une poudre de spores colorée selon l’espèce2. Contrairement à Ascosphaera, ces champignons peuvent aussi infecter les abeilles adultes2, 7. Le couvain pétrifié est sans doute sous-détecté, car les ouvrières retirent vite les larves atteintes7.
Prudence sanitaire. Les Aspergillus sont classés comme pathogènes opportunistes pour l’homme, leurs spores se dispersent dans l’air, et A. flavus produit des aflatoxines, cancérogènes2. En cas de suspicion, évitez de remuer et de souffler sur les cadres, portez masque filtrant et lunettes2, ne récoltez pas le miel des cadres atteints et faites confirmer le diagnostic par un laboratoire.
Diagnostic
Le diagnostic de terrain suffit presque toujours.
- Observer l’entrée et le plateau : momies blanches et noires, entières.
- Examiner un cadre de couvain : mosaïque, momies en bordure, parfois larves couvertes de duvet blanc.
- Secouer le cadre : les momies sèches sonnent dans les cellules.
- Écraser une momie entre des doigts gantés : celle du couvain plâtré se brise ; une momie très dure et poudreuse doit faire penser au couvain pétrifié.
- En cas de doute (loque, couvain pétrifié), envoyer un échantillon au laboratoire via son organisme sanitaire : le champignon s’identifie au microscope, par culture ou par méthodes moléculaires2.
Réglementation
En France, le couvain plâtré n’est pas une maladie à déclaration obligatoire. Aucun médicament vétérinaire n’est autorisé contre lui dans l’Union européenne3, et aucun traitement chimique efficace n’est reconnu à ce jour2. Les antifongiques détournés et préparations « maison » sont illégaux, peuvent laisser des résidus et ne règlent pas la cause. Le couvain pétrifié est, lui, réglementé dans plusieurs pays2 : les règles diffèrent selon les pays, renseignez-vous auprès des services vétérinaires en cas de suspicion.
Prévention et conduite à tenir
Trois axes : garder le couvain au chaud et au sec, réduire la quantité de spores, sélectionner des abeilles qui nettoient bien.
Emplacement et ruche. Ruches dans un endroit sec, ensoleillé et abrité du vent, surélevées et légèrement inclinées vers l’avant. Une entrée suffisante pour évacuer l’humidité, et un volume adapté à la force de la colonie : agrandir l’entrée et réduire le volume d’hivernage font partie des mesures décrites2.
Force de la colonie. Garder des colonies fortes avec des réserves suffisantes, réunir les faibles, éviter les divisions trop poussées et les visites longues par temps froid8. Surveiller aussi le varroa, qui affaiblit les colonies et favorise les maladies du couvain8.
Réduire les spores. Fondre les cadres très atteints, renouveler régulièrement les cires, ne jamais transférer de cadres d’une colonie malade vers une saine, et désinfecter le matériel de récupération (voir Désinfection du matériel) ; le traitement thermique de la cire fait partie des mesures citées2.
La génétique : le levier principal
Le comportement hygiénique est l’aptitude des ouvrières à détecter, désoperculer et retirer le couvain malade ou mort. C’est le principal mécanisme de résistance connu au couvain plâtré2, 4. Dans un rucher commercial, des colonies d’une lignée sélectionnée pour ce caractère avaient significativement moins de couvain plâtré que celles d’une lignée non sélectionnée5. Retirer la larve avant que le champignon ait fructifié empêche la formation de nouvelles spores. Le même caractère protège aussi contre la loque américaine et, en partie, contre le varroa6.
Mesurer l’hygiène : le test du couvain tué
On tue un morceau de couvain operculé et on observe à quelle vitesse la colonie le nettoie2.
- À l’azote liquide. Un cylindre est enfoncé dans le couvain operculé jusqu’à la cire médiane, on note les cellules vides, puis on y verse l’azote liquide. Le cadre retourne au centre du nid et l’on compte les cellules encore operculées après 24 heures. Une colonie est jugée hygiénique si elle a nettoyé plus de 95 % des cellules en 24 heures sur deux tests successifs9.
- Au congélateur. Variante : un morceau de rayon découpé est congelé puis réinséré dans le cadre9.
- À l’aiguille. Des cellules operculées sont percées une à une avec une épingle fine, qui tue la nymphe ; on compte ensuite les cellules nettoyées2.
Le résultat de ces tests est bien corrélé à la résistance au couvain plâtré dans la plupart des colonies, mais pas dans toutes2 : c’est un indicateur, pas une garantie.
En pratique : ce que font les apiculteurs
Le couvain plâtré se règle rarement en une seule intervention. Voici les gestes que la plupart des apiculteurs appliquent quand des momies apparaissent, et ce qu'ils font pour ne plus en voir.
Les gestes immédiats
- Retirer les cadres les plus touchés et les remplacer par de la cire neuve.
- Resserrer la colonie sur les cadres qu’elle peut couvrir, avec une partition.
- Nettoyer le plateau et l’entrée.
Les stratégies courantes
1. Déplacer les ruches. Quand un rucher entier est régulièrement touché, il est courant de le déménager vers un site plus sec et ensoleillé ; le changement d’emplacement suffit souvent à faire régresser la maladie.
2. Aérer sans refroidir, en évitant tout courant d’air froid sur le couvain.
3. Réunir. Une colonie faible et atteinte se relance rarement seule ; la réunir à une colonie forte est souvent la meilleure solution.
4. Changer la reine. Une colonie atteinte année après année, sur un bon emplacement, pose presque toujours un problème génétique. Une reine de lignée hygiénique est la mesure la plus durable, et la rupture de ponte aide la colonie à se nettoyer.
5. Sélectionner l’hygiène. Ceux qui élèvent leurs reines testent leurs colonies au couvain tué, n’élèvent qu’à partir des meilleures et écartent toute colonie régulièrement atteinte.
Le matériel à avoir
- Cire neuve ou cadres bâtis sains, partitions.
- Pour le test d’hygiène : cylindre et azote liquide avec protections, ou épingles fines.
- Masque filtrant et lunettes si un couvain pétrifié est suspecté.
La check-list
- Printemps : noter les colonies avec momies et leur intensité.
- Temps frais : visites courtes, cadres de couvain jamais laissés hors de la ruche.
- Saison : retirer les cadres très atteints, réunir les colonies qui ne décollent pas.
- Avant l’élevage : tests d’hygiène, colonies sensibles écartées.
- Chaque année : renouveler une partie des cires, changer les reines des colonies récidivistes.
Les erreurs les plus fréquentes
- Chercher un produit miracle : aucun n’est autorisé, et les antifongiques détournés laissent des résidus.
- Laisser les ruches dans un fond humide ou à l’ombre en espérant que ça passe.
- Garder des colonies faibles dans des corps trop grands.
- Échanger des cadres de colonies malades vers des saines, ou garder de vieilles cires.
- Élever à partir d’une colonie régulièrement atteinte.
Questions fréquentes
Le couvain plâtré peut-il tuer une colonie ? Rarement. Une colonie qui s’effondre avec du couvain plâtré présente en général un autre problème : varroa, reine défaillante ou manque de réserves.
Le miel d’une colonie atteinte est-il consommable ? Le couvain plâtré n’a pas de risque connu pour l’homme et le miel reste consommable. Il peut contenir des spores : ne vous en servez pas pour nourrir d’autres colonies.
Pourquoi une seule colonie est-elle touchée dans le rucher ? Toutes sont exposées aux spores. Si une seule exprime la maladie, la cause est le plus souvent sa génétique ou sa faiblesse : c’est un argument fort pour changer sa reine.
Faut-il s’inquiéter si les momies sont jaune-vert et très dures ? Oui, cela peut évoquer un couvain pétrifié. Protégez-vous des spores, isolez le cadre et faites confirmer le diagnostic par un laboratoire.
Références
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- FAO, IZSLT, Apimondia, CAAS (2021). Bonnes pratiques apicoles pour une apiculture durable. FAO, Lignes directrices Production et santé animales n° 25.
- Gilliam M., Taber S. III, Richardson G.V. (1983). Hygienic behavior of honey bees in relation to chalkbrood disease. Apidologie 14(1) : 29-39. doi.org
- Spivak M., Reuter G.S. (1998). Performance of hygienic honey bee colonies in a commercial apiary. Apidologie 29(3) : 291-302. doi.org
- Spivak M., Gilliam M. (1998). Hygienic behaviour of honey bees and its application for control of brood diseases and varroa. Part I. Hygienic behaviour and resistance to American foulbrood. Bee World 79(3) : 124-134. doi.org
- Foley K., Fazio G., Jensen A.B., Hughes W.O.H. (2014). The distribution of Aspergillus spp. opportunistic parasites in hives and their pathogenicity to honey bees. Veterinary Microbiology 169(3-4) : 203-210. doi.org
- Hemmerlé J. (2015). Le point sur l'ascosphérose. Abeille de France n° 1025 : 21-24. apiservices.biz
- SARE (Sustainable Agriculture Research and Education). Testing honey bee colonies for hygienic behavior (méthode du couvain tué à l'azote liquide). sare.org
- Bee Health, eXtension. What is the basic life cycle of the fungus Ascosphaera apis that causes chalkbrood disease in honey bee colonies ? bee-health.extension.org
- USDA ARS, photothèque. Momies de couvain plâtré de couleurs variées, photo K8144-3 (Jeff Pettis, domaine public). ars.usda.gov
- USDA ARS, photothèque. Ouvrières retirant des momies de couvain plâtré, photo D007-1 (Stephen Ausmus, domaine public). ars.usda.gov